Préface de Pierre LAROUSSE (suite)
Après cet exposé du cadre immense que nous nous sommes tracé, et que, dieu aidant, nous espérons remplir, est-il besoin d'indiquer l'esprit qui nous a constamment dirigé et soutenu dans l'exécution de notre œuvre, où l'on reconnaîtra sinon le fruit du talent, du moins le résultat d'un infatigable dévouement à la science et au progrès ? Cet esprit se dévoile à chaque page, à chaque ligne ; nous n'avons pas cherché à abriter derrière des réticences obscures ou des euphémismes pusillanimes la pensée qui a présidé à la rédaction de tous nos articles, parce qu'elle est honnête, loyale et impartiale, et que nous la croyons en harmonie avec la tendance et les aspirations du siècle. Nous sommes de ceux qui ont le regard fixé sur l'avenir, qui savent rendre justice au passé, mais qui n'en regrettent rien, et qui, surtout, ne voudraient en voir relever les ruines par quelque expédient que ce soit. Nous le savons, nous le voyons tous les jours, on s'ingénie à étayer les vieux appuis qui en soutiennent encore quelques parties ; on met tout en usage pour prolonger de quelques moments l'existence d'un monde qui croule de toutes parts ; on s'épuise en efforts impuissants pour galvaniser un cadavre ; mais les temps approchent où un âge nouveau, complètement affranchi des langes du passé, verra s'inaugurer l'ère d'une transformation totale des sociétés. Le germe enfanté par 89 est impérissable ; il serait déjà arraché, s'il avait pu l'être ; mais, semblable à ces ressorts ingénieux dont une extrémité se relève quand on presse sur l'autre, il ne paraît étouffé parfois que pour regagner en quelques jours plusieurs années perdues, sous l'influence d'une végétation mystérieuse, puissante et irrésistible. Le soleil a ses éclipses, la liberté peut avoir les siennes, jusqu'au jour où, dégagée irrévocablement de toute entrave, la grande exilée ne se vengera qu'en versant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs.
Nous venons de parler longuement de l'œuvre, disons quelques mots de l'humble ouvrier ; aussi bien ce ne sera pas un sentiment de vanité qui guidera notre plume. Notre prétention va se borner à prouver que l'édification du Grand Dictionnaire n'est pas une œuvre d'industrialisme, et à rassurer ceux de nos souscripteurs dans l'esprit desquels la confiance a pu être un instant ébranlée. Nos lois, nos mœurs -- et que Dieu en soit béni ! -- ont toujours accordé les plus grandes immunités à l'homme injustement attaqué et qui se défend. C'est de cette liberté trois fois sainte que nous réclamons ici le bénéfice. Notre désintéressement a été suspecté. Dans cette atmosphère de mercantilisme qui infecte aujourd'hui toutes les rues de la grande cité ; par ce temps de publications mercenaires et malsaines où la moralité n'est rien, où le charlatanisme est tout, on n'a pas voulu croire qu'il pût exister, au XIXe siècle, un homme assez sot pour sacrifier sa vie, sa fortune, sa santé, à l'accomplissement d'une œuvre honnête et convaincue. Ne pouvant se résoudre à voir en lui un Caton, on a cherché à en faire une sorte de Barnum littéraire fondant sa cuisine sur la crédulité publique.
Voilà ce qui nous pèse lourdement sur le cœur, et ce qui, nous l'espérons, justifiera aux yeux des plus délicats les détails intimes dans lesquels notre dignité blessée nous oblige à entrer. Au premier jour de son apparition, alors que l'embryon était encore renfermé dans l'œuf, le Grand Dictionnaire a soulevé contre lui les défiances les plus vives. Malgré l'intention que nous en avions d'abord, nous ne donnerons pas ici un échantillon des aménités qui nous ont été prodiguées par des plumes qui confiaient bravement à la poste ce virus anonyme ; mais l'auteur du Grand Dictionnaire va mettre à nu sa propre personnalité, établir le bilan de ses travaux et de ses ressources, montrer enfin à ses souscripteurs qu'il est de la famille de ce Romain qui désirait que sa maison fût de verre et établie au beau milieu du Forum. Ces détails, nous le savons, sont inusités et paraîtront peut-être insolites à certains esprits susceptibles. Mais l'œuvre dont nous écrivons ici la préface, et qui est avant tout un livre de conscience et de bonne foi, ne se pique pas de suivre les voies battues ; elle est éminemment originale dans la pensée, dans la conception, elle doit l'être aussi dans ses moyens de défense. Nous sommes donc heureux de pouvoir emprunter au journal l'Yonne la notice biographique suivante, publiée par M. Lobet, rédacteur en chef de cette feuille estimable :
" M. Pierre Larousse est né vers la fin de 1817, à Toucy, petit canton de la basse Bourgogne, d'un père et d'une mère qui se préparent à célébrer dans quelques mois leur cinquantaine. Cette rareté, sans doute, ne constitue pas au rejeton un brevet de centenaire ; elle est cependant de nature à rassurer les passagers qui pouvaient craindre que Jason ne les laissât en route à la merci des flots. Son enfance a été des plus laborieuses ; à peine a-t-il entrevu les jeux et les plaisirs du jeune âge. A quinze ans, toutes les idées recueillies dans les ouvrages de Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, Montesquieu, fermentaient pêle-mêle dans sa tête, et déjà il entrevoyait confusément le plan de son travail encyclopédique. Jean-Jacques rapporte dans ses Confessions qu'il lisait Plutarque après souper, en compagnie de son père : " Bientôt, dit-il, l'intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. " C'était le chant matinal de l'alouette qui forçait le futur auteur du Grand Dictionnaire à éteindre sa lampe, car c'est à la campagne que son enfance s'est écoulée. A vingt ans, après des études sérieuses terminées à Versailles, il fondait une institution dans son pays natal. Mais son imagination ardente subissait la fascination que Paris exerce irrésistiblement sur tous les esprits avides de s'instruire. A vingt-deux ans, il arrivait dans la capitale, muni de quelques billets de mille francs seulement, et, dès lors, les cours de la Sorbonne, du Collège de France, de l'Observatoire, du Muséum et du Conservatoire des Arts et Métiers n'eurent pas d'auditeur plus assidu. Tout était avidement recueilli, et chaque soir, à la bibliothèque Sainte-Geneviève (ce qui l'avait fait surnommer le bibliothécaire par ses compagnons d'hôtel), le fervent adepte des Nisard, des Saint-Marc Girardin, des Michelet, des Quinet, des Cousin, des Arago, des Flourens, etc., classait, mettait en ordre son butin et digérait laborieusement cete forte nourriture hâtivement amassée durant le jour.
" Risquons ici quelques détails intimes sur cette vie du jeune travailleur, si rude, si difficile pour celui qui ne doit compter que sur lui-même, et qui, une fois jeté, en quelque sorte perdu, au milieu de cette multitude indifférente, dans les mille rues de la capitale, se trouve plus isolé dans sa mansarde du cinquième étage que Robinson dans son île. Nous avons dit que le futur auteur du Grand Dictionnaire s'en était venu à Paris, riche de quelques billets de mille francs. Or, c'est ce mince viatique qui devait suffire à alimenter dix années d'études et de travail intellectuel, et à rassembler péniblement les matériaux destinés à former plus tard les colonnes du Grand Dictionnaire. On connaît l'histoire d'Amyot dans une semblable circonstance : chaque semaine, la vieille mère du futur traducteur de Plutarque envoyait à son fils par les bateliers de la Seine, un de ces pains robustes comme on en fait encore dans nos campagnes. Ici, c'était un pot de beurre fondu que la mère du jeune Bourguignon expédiait tous les mois à son fils.
" Or, on se figure pas tous les prodiges d'économie que peut opérer, même à Paris, en plein quartier latin, un estomac jeune et vigoureux, avec un pot de beurre fondu, un quarteron d'oignons superbes et force pains de quatre livres, surtout quand ce menu spartiate est assaisonné de courage, de patience et d'une forte dose de ce piment qui s'appelle la volonté d'arriver. Telle était l'ambition de notre bibliothécaire. Chaque soir à minuit, alors que tous les commensaux de l'hôtel se livraient à des rêves dorés, et qu'aucun nerf olfactif ne pouvait plus être affecté par un parfum révélateur, -- car l'oignon, surtout quand il est frit, a des élans communicatifs auxquels il est impossible de dire : Vous n'irez pas plus loin ! -- à minuit, l'indiscret ou le somnambule qui aurait plongé ses regards à travers la serrure de la porte n° 45 aurait assisté à un singulier spectacle : le Bourguignon, transformé en alchimiste culinaire, ouvrait silencieusement une malle aux vastes flancs, d'où il tirait, en lançant autour de lui des regards inquiets, fourneau, charbon, soufflet, et le pot de beurre servait alors d'utile auxiliaire à une de ces soupes copieuses qui auraient figuré avec honneur sur la table patriarcale de Jacob et de ses douze fils. Un pain de quatre livres, discrètement acheté chez un boulanger éloigné, était monté tous les deux jours, habilement dissimulé sous un ample manteau, à travers les trous duquel Socrate aurait pu voir tout autre chose que ce qu'il reprochait à Antisthène. Un soir, tout cet échafaudage de discrétion faillit s'écrouler en un instant. Notre jeune Bourguignon escaladait furtivement ses cinq étages ; la loge du concierge était bruyante, toutes les têtes folles de la maison semblaient y tenir conseil. Le pain de quatre livres avait déjà franchi sans encombre les deux premiers étages, quand tout à coup il se dérobe au coude qui le pressait fiévreusement et roule avec un fracas épouvantable, menaçant d'aller heurter la porte du cerbère. Le propriétaire du fuyard se précipita pour arrêter cette course vagabonde ; mais la fatalité s'en mêlait ; la traîtresse miche faisait des bonds à couper la corde à Gladiateur, et notre Bourguignon se hâta de regagner sa mansarde. Ce soir-là, le fourneau fut bien étonné de cette inactivité de service, car il n'y eut pas de soupe à l'oignon, et l'alchimiste se coucha sans souper, deux heures plus tôt qu'à l'ordinaire. Le lendemain matin, il aperçut le coupable s'étalant fièrement à la fenêtre du concierge, flanqué d'un écriteau sur lequel un étudiant facétieux avait tracé ces trois mots : Pain sans maître. Matin et soir, pendant plusieurs jours, notre pauvre Bourguignon eut à subir la vue du réfractaire, qui, dans la barbe qui commençait à lui pousser, semblait faire à son propriétaire des grimaces fantastiques. Celui-ci perdait soixante centimes, mais l'honneur était sauf.
" Huit années de cette vie laborieuse s'étaient écoulées avec une rapidité que l'on regrette, hélas ! même quand on est passé à l'état de millionnaire. Les billets de mille francs n'existaient plus qu'à titre de joyeux souvenir au fond du vieux portefeuille. Mais la tête était meublée, les cartons remplis de notes, et l'aurore du Grand Dictionnaire se levait déjà à l'horizon. Toutefois, ce n'était pas encore même là un commencement d'exécution : la plupart des matériaux existaient, il restait à les mettre en œuvre, et, pour cela, l'auteur ne voulait recourir qu'à lui, être à lui-même son propre imprimeur, car il connaissait déjà par cœur la triste odyssée de l'Encyclopédie du XVIIIe siècle. Une nouvelle vie allait donc commencer, vie de travail encore, mais, cette fois, d'un travail fructueux.
Depuis longtemps, le futur encyclopédiste avait été frappé des lacunes qui existaient dans notre déplorable système d'enseignement, et cette simple remarque fut pour lui la première révélation du riche placer qui devait plus tard lui fournir les moyens d'édifier l'œuvre qu'il rêvait depuis si longtemps. A des méthodes routinières, reposant sur de purs mécanismes de mémoire qui faisaient de l'enfant un simple automate, il substitua un mode d'enseignement où la mémoire était reléguée au second plan et remplacée par l'intelligence et le raisonnement. C'est alors que parurent successivement cette foule de livres classiques dont plusieurs se vendent annuellement à plus de cent mille exemplaires, et qui forment aujourd'hui sous le nom de Méthode lexicologique, la base de l'enseignement grammatical et littéraire en France, en Suisse et en Belgique. De 1848 à 1860, la rosée du ciel tomba abondamment sur ce champ nouveau, si péniblement et si courageusement défriché. Le succès avait pleinement répondu aux espérances du modeste, mais laborieux grammairien. Comme il lui eût été facile alors de se retirer dans un paisible Tusculum et de jouir de l'otium cum dignitate dont par le l'Orateur romain ! Mais non, il ne pouvait faillir un seul instant à sa première ambition, et le voilà aujourd'hui, non pas édifiant, mais démolissant une fortune aussi honnêtement que rapidement acquise : Du reste, que la sollicitude de ses nombreux amis se rassure : le succès n'a pas fait défaut au Grand Dictionnaire, et les explications dans lesquelles nous venons d'entrer prouvent que ce succès même ne lui était pas indispensable : l'auteur pouvait achever le couronnement de son édifice sans le concours d'aucune souscription. De plus, pour conserver toute la plénitude de son indépendance, il ne sollicite aucun de ces encouragements qui pourraient le faire dévier de la ligne qu'il s'est tracée, ou l'amener à affaiblir la libre expression de ce qu'il croit être la vérité. C'est aux journaux, aux feuilles publiques qu'incombe la tâche de faire connaître l'œuvre qui s'élabore péniblement autour d'eux. Un ancien disait excellemment : " Si mon ami me trompe, tant pis pour lui. " Le journalisme a pour mission d'encourager les efforts des travailleurs qui consument leur vie à faire fructifier le champ de l'idée. S'il faillit à ce devoir, disons comme l'ancien : " Tant pis pour lui ! "
Un mot encore, mais un mot très-important. Ce qui, dans le Dictionnaire, frappe surtout les esprits sérieux, et par ce mot nous entendons ceux qui sont accoutumés à déguster ce qu'ils lisent, ceux qui ne jugent de l'amande qu'après avoir cassé le noyau, c'est qu'il règne dans les diverses parties de cet ouvrage une même idée, une idée personnelle. L'économie politique ne fait pas disparate avec la philosophie de l'histoire, et les sciences donnent fraternellement la main à la littérature comme aux beaux-arts. Cette unité, non plus que dans l'harmonie des mondes matériels, n'est pas l'œuvre du hasard : voilà la part que nous réservons, sans parler des parties neuves qui distinguent le Grand Dictionnaire de toutes les œuvres de même nature, et dont l'auteur s'attribue la paternité exclusive ; et les détails dans lesquels nous sommes entré prouvent que cette prétention n'est pas sans fondement.
Mais parce qu'un général a pris toutes ses dispositions pour le combat, parce qu'il a soigneusement visité ses avant-postes avant la bataille, et qu'il a mangé à la gamelle du soldat, il n'en résulte pas que lui seul ait remporté la victoire, et, dans le bulletin du lendemain, les noms des capitaines et des lieutenants doivent figurer à côté du sien. Il serait aussi impossible à un seul homme d'édifier le Grand Dictionnaire, de parler tour à tour et sciemment histoire, philosophie, politique, science, beaux-arts, philologie, littérature, etc., qu'il l'eût été à Napoléon de gagner seul la bataille d'Austerlitz. Il est vrai que, dans le cas contraire, c'est lui seul qui l'aurait perdue, mais la réciproque n'est pas rigoureuse.
C'est donc dans un bulletin de cette nature que vont figurer ici les noms de nos laborieux et savants collaborateurs. Toutefois comme, à l'heure où nous écrivons, la victoire est loin d'être remportée, et que nous ne sommes encore qu'à la première heure de cette chaude journée, nous allons nous borner à une simple et sèche énumération. Au dernier volume, quand l'ennemi sera en fuite, c'est-à-dire quand tous les obstacles auront été vaincus, nous nous réservons -- et c'est un devoir qui pour nous sera un plaisir -- de restituer à chacun la part qui lui reviendra dans l'œuvre accomplie. En cela, c'est encore Diderot que nous prendrons pour modèle : nous sommes bien loin de son génie, mais nous rougirions de lui céder en justice et en désintéressement.
20 Décembre 1865
PIERRE LAROUSSE.