Préface de Pierre LAROUSSE (suite)
Des deux parties que nous venons d'examiner découle, pour la langue littéraire, une autre source de richesses, et ce n'est pas la moins féconde, alimentée qu'elle est encore par le concours que lui apportent l'histoire, la mythologie et les langues mortes ou vivantes. Les héros littéraires, historiques ou mythologiques, ont accompli des actions célèbres ou fait entendre des paroles remarquables, auxquelles les écrivains font des allusions répétées ; les livres, les pièces de théâtre ont formulé des maximes piquantes, résumé des situations dramatiques, par un mot, une phrase qui a fait fortune et a passé ensuite dans la langue littéraire, et celle-ci s'est ainsi trouvée enrichie d'une multitude de locutions originales, pittoresques, dans lesquelles les personnes peu instruites ne découvrent aucun rapport apparent avec l'idée que l'auteur a voulu exprimer, et qui lui communiquent cependant une grâce, une force, une vivacité incontestables. Qu'un écrivain, un critique, pour mieux faire ressortir le décousu et l'obscurité d'un raisonnement, en termine le résumé par cette phrase si comique : " Et voilà justement pourquoi votre fille est muette, " une foule de lecteurs ouvriront de grands yeux et ne s'expliqueront pas le moins du monde comment une fille muette vient se fourvoyer au beau milieu de l'exposé d'un système scientifique ou philosophique. Quel est le lecteur dans l'esprit duquel ne s'est pas ouverte une solution de continuité pénible lorsque, voulant suivre le développement d'un principe ou d'une situation, il se heurtait contre une sorte de phrase cabalistique qui venait brusquement dérouter son intelligence ? Qui ne s'est pas, suivant la spirituelle expression de M. Jules Janin, piqué le nez contre un chardon surgissant sous la forme d'un aphorisme grec, latin, anglais, italien ou même français, que tout le monde est censé comprendre aux yeux de l'écrivain, mais don un nombre très-minime de lecteurs peut faire son profit ? J'ouvre un livre, un journal, j'assiste à une conversation de gens instruits, et, à chaque instant, à propos de tout, je lis ou j'entends des allusions dans le genre de celles-ci : " L'abîme de Pascal. - Le bon billet qu'a La Châtre. - Le nœud gordien. - L'âne de Buridan. - La biche de Sertorius. - Les cailloux de Démosthène. - La béquille de Sixte-Quint. - Le chapeau de Gessler. - La queue du chien d'Alcibiade. - Mon siège est fait. - Nous dansons sur un volcan. - L'ordre règne à Varsovie. - Le talon d'Achille. - L'antre de Trophonius. - Le fil d'Ariane. - La boite de Pandore. - La lettre de Bellérophon. - Le cygne de Léda. - Le tonneau des Danaïdes. - La pluie d'or. - Les chênes de Dodone. - Rodrigue, as-tu du cœur ? Moi, moi, dis-je, et c'est assez. - Qu'allait-il faire dans cette galère ? - Attacher le grelot. - C'est toi qui l'as nommé. - Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses. - Comment peut-on être Persan ? Le festin de Trimalcion. - Les dés du juge de Rabelais. - L'abbaye de Thélème. - Les beaux yeux de ma cassette. - Ab uno disce omnes. - Arcades ambo. - Deus ex machina. - Donec eris felix. -Facit indignation versum. - Invita Minerva. - Justum ac tenacem. - Mens agitat molem. - Parturiunt monts. - Pro aris et focis. Eurêka. - E pur si muove. - Anch'io son pittore. - Traduttore, traditore. - Lasciate ogni speranza… - God save the Queen. - Time is money. - That is the question. - To be or not to be, " etc., etc. ; avec une somme même considérable de connaissances historiques, mythologiques ou littéraires, il est évident qu'on doit se trouver quelquefois embarrassé en présence de quelques-unes de ces allusions qui se reproduisent si souvent dans les écrits contemporains. Beaucoup alors ont besoin d'apprendre, mais beaucoup aussi aiment à sentir se réveiller en eux des souvenirs effacés. Indocti discant et ament meminisse periti.
Le Grand Dictionnaire universel expliquera l'origine de toutes ces locutions, en rendra intelligibles pour tout le monde les applications nombreuses qu'on en fait aujourd'hui, et cela au moyen d'exemples choisis dans nos meilleurs écrivains, précédés d'explications qui feront nettement ressortir les faits et les situations, et ne laisseront aucune obscurité dans l'esprit.
L'immense panorama que nous venons de dérouler n'est pas encore complet ; il manquerait quelque chose aux gigantesques proportions du monument que nous voulons édifier, si nous avions laissé ouverte une lacune dans l'exposition des œuvres de l'esprit humain, en ne mettant pas en lumière la partie la plus attrayante peut-être, une des plus instructives et des plus riches, et celle qui, pour arriver jusqu'à l'âme, commence par frapper les sens. C'est, d'ailleurs, une des formes les plus fécondes et les plus magnifiques sous lesquelles s'est traduite l'activité des plus belles intelligences, et nous lui avons réservé une large place. Dorénavant, on n'aura plus besoin de recourir à des auteurs spéciaux, tels que Winckelmann ou Vasari, pour connaître et apprécier les créations des plus illustres artistes, depuis Appelle et Phidias jusqu'à MM. Ingres et Courbet, Etex et Jouffroy ; depuis l'architecte inconnu qui a dressé la grande pyramide de Chéops, jusqu'à M. Baltard, auquel nous devons les Halles centrales de Paris. Quelque immense que soit cette nouvelle carrière, nous nous y sommes engagé courageusement, les yeux à demi fermés ; car, autrement, peut-être eussions-nous hésité à nous y lancer, quand un horizon si vaste s'ouvrait devant nous.
Le goût des arts, qui semblait être autrefois le privilège de quelques riches Mécènes, s'est répandu, depuis le commencement de ce siècle, et particulièrement pendant ces dernières années, dans toutes les classes de la société. Aussi n'est-il pas d'étude qui ait plus progressé que celle de l'art, de ses principes, de es applications, de son histoire. Le Dictionnaire universel a cru devoir accorder une place d'autant plus large aux sujets que cette étude embrasse, qu'ils n'ont guère été traités jusqu'ici que dans es monographies spéciales, accessibles seulement à un petit nombre de lecteurs. Il n'existe pas de dictionnaire complet de l'art : sans avoir eu la prétention de combler entièrement cette lacune, nous avons voulu, du moins, que notre encyclopédie offrît des réponses succinctes à la plupart des questions qui pourraient être posées sur la matière.
Dans l'exposé des différentes théories auxquelles donne lieu l'étude de l'art envisagé dans son essence, nous n'avons apporté aucun parti pris ; c'est avec la même indépendance d'idées que nous avons examiné et apprécié les doctrines des classiques et celles des romantiques, des réalistes et des idéalistes. En esthétique, comme dans toutes les autres parties de la philosophie, le Grand Dictionnaire ne s'est mis à la remorque d'aucun système : Nullius addictus jurare in verba magistri.
Nous avons donné à l'histoire de l'art des développements aussi étendus que possible. Au nom des principaux peuples de l'antiquité et des temps modernes, on trouvera le récit des alternatives de progrès et de décadence par lesquelles l'art a passé, depuis les origines les plus reculées jusqu'à l'époque contemporaine. Des articles spéciaux sont consacrés à l'historique des diverses branches de l'art et des genres qui en forment les subdivisions.
Pour la biographie des artistes, nous n'avons jamais négligé de recourir aux sources originales, et nous avons mis largement à profit les beaux travaux qui ont été publiés, depuis quelques années, tant en France qu'à l'étranger. C'est ainsi que nous avons pu rectifier l'orthographe de bien des noms, redresser une foule de dates, refaire même presque complètement, à l'aide de documents nouveaux, la vie de certains maîtres. Nous avons écrit avec un soin tout particulier la biographie des artistes contemporains : il nous a semblé qu'il ne suffisait pas de dresser le catalogue de leurs œuvres et de mentionner les succès officiels qu'ils ont obtenus ; nous avons tenu à exprimer sincèrement notre opinion sur le caractère particulier de leur talent, mais sans nous écarter jamais des bornes d'une critique bienveillante.
Les chefs d'œuvre de l'art, comme les chefs d'œuvre de la littérature, ont une sorte de personnalité : on les cite à chaque instant, sans prendre la peine de rappeler quels en sont les auteurs. Et vraiment est-il besoin de nommer Raphaël, Paul Véronèse, le Corrège, Michel-Ange, Puget, Rembrandt, Rubens, Le Sueur, Le Brun, Greuze, David, Gros, Ingres, Delacroix, Decamps, lorsqu'on cite la Belle Jardinière, les Noces de Cana, l'Antiope, les Fresques de la chapelle Sixtine, le Milon de Crotone, la Leçon d'anatomie, la Descente de croix, la Vie de saint Bruno, les Batailles d'Alexandre, l'Accordée de village, l'Enlèvement des Sabines, les Pestiférés de Jaffa, l'Apothéose d'Homère, le Massacre de Scio, la Ronde de Smyrne ? Certains chefs d'œuvre même ne sauraient être désignés autrement que par leur titre, les auteurs nous étant inconnus : telles sont les immortelles figures que nous alléguées l'Antiquité, comme l'Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, la Vénus de Milo, Niobé et ses enfants : tels sont la plupart des édifices des temps anciens et du moyen âge. Le Grand Dictionnaire a consacré des articles spéciaux à la description de toutes ces merveilles de l'art. C'est là encore une partie entièrement neuve. Indépendamment de l'intérêt qu'elle présente au point de vue artistique, elle a pour mérite d'ajouter des renseignements précieux aux définitions et aux notions générales contenues dans la partie purement encyclopédique. C'est ainsi que rien ne saurait mieux faire connaître ce qu'est l'atelier d'un grand peintre que la description des peintures dans lesquelles Miéris, Ostade, Craesbeke, Horace Vernet, ont représenté leur propre atelier. Et d'un autre côté, n'est-il pas intéressant de rapprocher du récit historique de telle ou telle bataille le tableau que cette même bataille a inspiré à l'un de nos plus grands maîtres.
Ce que nous avons fait pour les tableaux, pour les statues, pour les bas-reliefs célèbres, nous l'avons fait aussi pour les chefs d'œuvre de l'architecture. Nous avons décrit les plus fameux, le Parthénon, le Colisée, les Pyramides, le Louvre, les Tuileries, le Panthéon, l'Arc de l'Étoile, celui du Carrousel, etc., sous leur titre particulier ; les autres, aux noms des villes qui les possèdent. Nous ne craignons pas de dire que, pour cette partie comme pour toutes les autres qui se rattachent à l'étude de l'art général, le Dictionnaire universel est infiniment plus complet que tous les dictionnaires spéciaux.
Dans cette revue générale de tout ce qui se rapporte aux beaux arts, nous ne pouvions oublier celui qui est pour nous la source des jouissances et des émotions les plus variées : la musique. Ce que nous avons fait pour la peinture, la sculpture et l'architecture, nous l'avons fait de même pour l'art des Palestrina, des Pergolèse, des Allegri, des Mozart, des Beethoven, des Haydn, des Lulli, des Rameau, des Gluck, des Grétry, des Piccinni, des Meyerbeer, des Rossini, des Donizetti, des Aubert, des Gounod, etc., il n'est pas une de leurs immortelles créations que nous n'ayons analysée.
Ainsi, nous avons entièrement parcouru le vaste cercle des connaissances humaines ; pour chaque branche, nous avons établi une statistique précise, qui embrasse tous les progrès des lettres, des arts et des sciences, jusqu'au moment où nous écrivons ; en sorte que le Grand Dictionnaire universel est l'image vivante, la photographie exacte, une sorte de grand-livre où se trouve consigné, énuméré et expliqué tout ce qui est sorti des inspirations du génie, de l'intelligence, des études, de l'expérience et de la patience de l'homme.