THEROIGNE
de MERICOURT.
Lettre autographe signée, adressée "Aux commis et
députés du comité de Santé général de l'assemblée nationale pour
remettre à monsieur Danton député on payera le facteur Théroigne
à Paris".
8 pp. sur 2 ff. de vélin bleu (30,5 x 18,5 cm) et 1 f.
(19 x 15 cm) pour l'adresse. Accompagné d'une note manuscrite du
commissionnaire le baron Théodore de Vielcastel donnant l'origine
et la date du document : 20 ventôse an 9 11 mars 1801.La lettre est montée en fenêtre sur 2 feuillets doubles,
avec des petits onglets autour.
Exceptionnel et fascinant document
autographe de Théroigne de Méricourt, alors internée aux Petites
Maisons, rue de Sèvres.
Avec Olympe de Gouges, elle est l'une des plus célèbres
"Amazone" de la Révolution Française, et une des plus fascinantes
héroïnes romanesques de ces temps troublés, à la biographie aussi
passionnante que controversée.
Baudelaire, Michelet, Lamartine, Sarah Bernhardt, qui
l'a incarnée au théâtre, y voient la figure légendaire de la femme
en lutte pour la Liberté. A contrario, les écrits royalistes la
décrivent en furie libertine, logiquement rattrapée par la folie.
Plus près de nous, Léopold Lacour (Trois
femmes de la Révolution, Plon-Nourrit, 1900) et récemment Élisabeth
Roudinesco (Théroigne de Méricourt.
Une femme mélancolique sous la Révolution, Seuil, 1989) essaient
d'en donner un portrait plus conforme à la réalité historique.
La vie de Théroigne de Méricourt
peut se diviser en trois périodes :
- Elle quitte jeune sa campagne liégeoise pour Londres
puis Paris, où elle mène une vie de courtisane, entretenue par un
marquis jaloux.
- Dès la réunion des Etats-Généraux, elle se passionne
pour les idées de la Révolution, fonde une société patriotique,
se rapproche de Siéyès et de Condorcet, et devient rapidement une
figure révolutionnaire de premier plan. Accusée d'avoir participé
aux journées des 5 et 6 octobre 1789, elle est expulsée en Belgique,
puis emprisonnée plusieurs mois au château de Kufstein dans les
geôles de l'empereur d'Autriche Léopold, où elle rédige des "Confessions".
Innocentée, elle retourne à Paris, reprend sa place dans le cours
de la Révolution, devient une fervente girondine, partisane de Brissot
et de l'intervention aux frontières, et milite pour la levée de
"bataillons d'Amazone". Prise à partie par des femmes jacobines,
elle subit la fessée publique aux Tuileries en mai 1793. Elle sombre
alors assez rapidement dans la folie, déclarée officiellement en
septembre 1794.
- Elle est internée dans une maison de folles au faubourg
St Marceau, transférée à la Salpêtrière en 1799, puis aux Petites-Maisons
en 1800, et à nouveau à la Salpêtrière en décembre 1807, jusqu'à
sa mort en 1817.
C'est là que l'aliéniste Esquirol
la croise et décrit longuement son cas.
Dans son traité des Maladies mentales, il le nomme "Lypémanie
ou mélancolie", et en donne une description saisissante : "Teroenne
ne veut supporter aucun vêtement, pas même de chemise. Tous les
jours, matin et soir, et plusieurs fois le jour, elle inonde son
lit, ou mieux la paille de son lit, avec plusieurs seaux d'eau,
se couche et se recouvre de son drap l'été, de son drap et de sa
couverture en hiver. Elle se plaît à se promener nu-pieds dans sa
cellule dallée en pierre et inondée d'eau. Le froid rigoureux ne
change rien à ce régime." La célèbre "Amazone" devient ainsi une
figure remarquable dans les annales de la folie.
L'exceptionnel document ici présenté
témoigne d'une façon particulièrement émouvante des deux versants
- l'énergie révolutionnaire et la folie obsessionnelle - de la personnalité
de Théroigne de Méricourt.
L'écriture est très ferme, mais la graphie enchevêtrée,
les lignes qui se chevauchent, rendent le décryptage complet extrêmement
difficile. Nous joignons la transcription complète. Seuls quelques
passages sont illisibles. Outre le défi à la compréhension, cette
lettre - en quelque sorte d'outre-tombe - adressée en 1801 à Danton
(guillotiné en avril 1794) est aussi particulièrement troublante,
pour un oil moderne, par son incontestable beauté graphique, faisant
immédiatement penser aux exercices de calligraphies imaginaires
de certains artistes du xxe siècle - eux-mêmes très curieux de l'Art des fous.
Provenance :
Cette lettre appartenait à un classeur d'autographes constitué
par le baron Théodore de Vielcastel, regroupant, outre sa correspondance
personnelle de l'époque du Directoire jusqu'à la première Restauration,
quelques autres pièces qui furent vendues séparément. A la lettre
de Théroigne, il a ajouté la note manuscrite suivante : "Cette lettre
manuscrite m'a été remise par Théroigne Méricourt détenue comme
folle aux petites maisons à Paris rue de Sèvres. Pour être remise
à Danton qu'elle croit toujours existant et régnant ainsi que Robespierre
pour qui elle a toujours la plus grande admiration le 20 ventôse
an 9".
Cette description a été rédigée par Monsieur Roger
Roques. Elle est reproduite avec son autorisation.